La ferme de la Manigua

Documentaire photographique

Une incarnation de l’alternative en milieu rural / Collaboration avec Léo Le Rouzic
Remerciements Laura, Adeline et Charlotte.

J’ai connu Léo comme journaliste à Saint-Nazaire. Il y a 5 ans, alors qu’il allait être père, il décide avec sa nouvelle famille, puis sa famille recomposée, de partir en Dordogne et d’élever sa fille Salva dans un autre projet de vie, nouveau paysan, immigrant de l’utopie en rupture avec un modèle de société qui ne lui convient plus. Ce changement complet d’orientation, dans une région et un milieu dont il n’est pas originaire ne se fait pas sans difficulté, sa volonté est tenace. Je le retrouve un été, dans son quotidien chamboulé par la canicule d’un mois d’août hors-norme, dans une nature omniprésente où la sobriété est la norme.

Texte de Léo Le Rouzic :
 

Si l’on considère que le(s) paradis et l’(es) enfer(s) peuvent être sur Terre, même sous licence poétique seulement, et j’en suis persuadé personnellement, cela signifierait que le grand ensemble qui constitue la vie serait notre planète, ainsi que ses copains et copines plus ou moins proches.
Son soleil, son atmosphère et ses eaux sont les géniteurs de tout ce qui constitua et constitue encore le vivant et l’inerte autour de nous. Ajoutez l’influence de son satellite, l’impact de leurs cycliques orbites à tous, et vous avez quelques millions d’années plus tard une espèce qui cherche à savoir comment et surtout pourquoi.

Ces deux questions animent encore et fort heureusement de nombreuses personnes. L’écrasante majorité des humains même, au moins pendant l’enfance, mais dans le même temps les question “combien cela peut-il me rapporter” et “comment cela peut-il me rapporter plus” sont venus polluer la curiosité bienveillante de ce groupe originel. Ce n’est pourtant pas les masses qui sont les principaux responsables de cette agonie du vivant de plus en plus visible et violente, et donc par ricochet de notre espèce à nous, cette espèce qui est la seule à pouvoir soigner cette gironde divinité, à sauver ses enfants et panser ses plaies.

Nous séparer des puissants qui sont à l’origine et entretiennent toujours cette mise à mort systématique depuis l’industrialisation et la mondialisation débridée de l’économie, appliquée à chaque strate de nos existences, ceux-là même qui nous demandent de baisser nos chauffages de quelques degrés l’hiver, est une solution. Les remplacer seulement diraient certains, leur rappeler les effets d’un tel mépris de leur espèce dans l’histoire diraient d’autres…

Certes, le pirate qui est dans chacun de mes proches ainsi qu’en moi même crie à la mutinerie voir aux pendaisons sur le grand mât du navire espèce humaine, mais la plus grande perversion de notre époque réside en réalité dans des engrenages invisibles, systémiques, au bout de ficelles dont on ne connaît pas toutes les extrémités, et dans cette grande nouveauté que, la science, celle qui nous a permis entre autres de nous nourrir, de nous loger et de nous soigner depuis l’aube de notre espèce, n’est plus une référence pour la compréhension de la vie dans son ensemble, visible ou invisible pour l’œil humain, mais une opinion.

Il existe des humains qui ne croient pas au réchauffement climatique par exemple, qui ne croient pas ou ont peur du pouvoir de la culture, de l’éducation ou encore du lien avec la nature, donc de la vie, je pense à eux comme des mammifères constitué de 80% d’eau qui ne croient pas aux pouvoirs de la molécule h2o.

Ici, à la ferme, on y croit pas, on le sait.

Pas très humble me direz vous, mais ce n’est pas en mes certitudes ou mes savoirs personnels que je place ma foi, c’est en nos universitaires et nos scientifiques. Quand les artistes et autres personnes sensibles rejoignent cette “croyance”, là encore il s’agit de faits et non d’une opinion, ce sont donc des faits, et leur effets, qui sont à l’origine de cette sensibilité.

La mienne d’opinion, la voici : notre Dieu, s’il en est, a la forme d’une bulle bleue et originellement très verte, une sphère imparfaite en rotations qui abrite actuellement un nombre de plus en plus réduit d’être vivants, on parle de 20% des espèces qui n’existent plus depuis 1900, un cinquième de la vie sur Terre, une fraction ahurissante des animaux et plantes disparue en un temps tragiquement rapide rapporté à la date de leur apparition il y a plusieurs dizaines de millénaires. Un dieu qui tout en même temps étouffe, suffoque, brûle, se noie, pourri, vomi, et tue à son tour ses créations.

La science, la communauté scientifique, ne cessent de nous démontrer chaque jour et dans de multiples disciplines que tout est lié sur notre planète. On le comprend quand on arrose une plante, quand on nourrit un animal, quand ces deux là nous nourrissent à leur tour, quand on se penche sur l’influence des terpènes en forêt, de la mycorhization, de l’évolution simultanée et liée d’espèces des règnes animal et végétal, de l’impact du milieu et donc parfois de la matière inerte sur tout ce beau monde…

Je parlais de la sensibilité des artistes, mais celle des scientifiques est elle aussi un moteur d’étude, d’expérimentation, de recherches et de découverte. Cette sensibilité n’est pas le résultat d’une opinion, mais des enseignements que notre monde nous a proposés depuis qu’on essaie de le comprendre.

Reste à savoir ce que l’on en fait, nous qui pouvons nous appuyer sur l’histoire, la climatologie, l’agronomie, les sciences sociales, économiques, physiques et toutes les ingénieries. Nous n’avons pas que l’eau, la terre et le soleil pour nous élever et favoriser la symbiose dans notre biotope, nous ne sommes pas des plantes, mais nous avons besoin d’elles autant qu’elles ont désormais besoin de nous, et si jamais nos efforts ne suffisent pas, certaines d’entre elles, que nous négligeons actuellement, reviendront quand même coloniser la planète, et ce bien après notre disparition. On dit que certaines algues et mousses peuvent survivre comme les blattes à un hiver nucléaire ou à un changement trop rapide du climat, donc oui la nature gagnera toujours, mais à un prix qu’on fantasme sur nos écrans sans nous rendre compte qu’on le paye déjà, insidieusement, progressivement et implacablement.

Le modèle écologique, social, économique et éthique d’une petite ferme associant polyculture et polyelevage, plantations multiples et création de points d’eau, est l’une des solutions à de nombreux maux. C’est la solution que j’ai voulu connaître et assimiler il y a 10 ans. Cette solution est désormais un choix de vie, de mode de vie, de temporalité, un choix politique et familial, éducatif et sanitaire pour notre petite tribu. À ce jour, 3 chats, 3 humains, 3 chèvres, 2 moutons, 2 paons, 2 oies, 2 tortues, une douzaine de poules et un quarantaine de poissons habitent cette ferme. Environ 500 végétaux divers ont été plantés depuis notre installation il y a deux ans. Une première année d’apprivoisement des espaces, d’observation des chemins de l’eau de pluie, des passages des animaux sauvages et de compagnie du voisinage. 4 saisons d’observation et premières expérimentation, suivie d’une première année 100% sur place à commencer le découpage des prés et enclos, gérer les premières naissances et premiers décès. Les premiers travaux pour le bâtis ont commencé, les premières productions à dimensions familiale ont été consommées et la temporalité de nos vies d’humains est désormais calquée sur celle de la basse-cour et donc le cycle du soleil, de la chaleur ou du froid, des précipitations, des dépôts de foin et remplissage des abreuvoirs, de l’arrosage du proto potager, de la récolte des fruits, légumes, fleurs et aromatiques, du bois de chauffage et des pierres pour les premiers parre-terres et murets, des champignons, noix et noisettes, sans parler des mûres ni des adventices comestibles.

En tout, 24 mois à imaginer, projeter, tenter, se tromper, gagner de petites victoires, passer de grandes étapes, vaincre certaines peurs, assimiler des leçons et règles non transmises par les générations précédentes, et pourtant essentielles à cette vie fermière, celle que nos grands parents ont quitté pour la vie en ville, pour un espoir de vie meilleure à l’époque, plus prêt des services modernes, de l’activité urbaine, les loisirs et de la modernité, tout simplement. Restent donc des ambitions à avoir, des rêves à réaliser, des techniques à expérimenter, et une direction à tenir pour nous et nos projets.

C’est parti

*Le manigua est un mot utilisé pour désigner un groupe ou un fourré de buissons, de vignes et d’autres plantes basses qui sont emmêlés ou confus ; dans ce sens, il est synonyme de mauvaises herbes. C’est un mot utilisé, dans des territoires comme Cuba, la République dominicaine et Porto Rico. Dans le Novísimo diccionario (lengua castellana), le terme apparaît comme un américanisme, auquel on a attribué une fonction de sanctuaire pour les combattants révolutionnaires et qui désignait à l’origine un type de marais côtier, puis acquis des connotations plus proches de celle d’une zone boisée impénétrable.

*Les lavoirs à ciel ouvert, au fil de l’eau, aménagés sur le bord d’un ruisseau, d’un cours d’eau, ou au débauché d’une source, pouvaient être bordés ou non d’un simple trottoir dallé, longé par un plan incliné vers l’eau permettant de poser le linge et de se poser. En période de crue, ces aménagements rudimentaires étaient impraticables. En raison d’une certaine standardisation les bâtiments rectangulaires sont les plus nombreux en Périgord, on rencontre parfois quelques bassins de pierre circulaires, ovales ou hémicirculaires.

Ressources :

Les collectifs de néoruraux : une incarnation de l’alternative en milieu rural
Entre invisibilité institutionnelle et médiatisation croissante de Laurianne Hautefort
Le retour à la nature de Bertrand Hervieu et Danièle Hervieu-Léger